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Des espaces publics pas si publics ?

Brussel

En géographie et sciences sociales, on détermine L’espace public comme un terme polysémique, désignant à la fois un espace métaphorique et matériel. L’espace public métaphorique est présenté comme celui du débat public tandis que les espaces publics matériels correspondent à des espaces de rencontre et d’interaction sociales, ou encore à des espaces géographiques ouverts au public.
Pour Thierry Paquot, philosophe et professeur à l'institut d'urbanisme, L’espace public évoque le lieu du débat politique, ainsi qu’une pratique démocratique, une forme de communication et de confrontation des opinions, tandis que les espaces publics désignent les endroits accessibles au public. Il inclut dans ces derniers le réseau viaire et ses à-cotés (rues, parcs, jardins...) qui permettent le libre mouvement dans le double respect de l’accessibilité et de la gratuité.[1]
On pourrait dire alors que L’espace public est la rencontre de la sphère privée et de la sphère publique qui prend la forme d’un concept, tandis que les espaces publics matérialisent la liaison entre l'individu, son logement et le dehors. Qu’ils soient physiques ou virtuels, ces espaces sont les intermédiaires entre le soi et ses civis.

«Ces espaces publics [...] mettent en relation, du moins potentiellement, des gens, qui s’y croisent, s’évitent, se frottent, se saluent, conversent, font connaissance, se quittent, s’ignorent, se heurtent, s’agressent etc.. [...] C’est dans les espaces publics que le soit éprouve l’autre.» [2]


Mais nos espaces publics sont-ils vraiment publics ? Fonctionnent-ils vraiment dans le double respect de l’accessibilité et de la gratuité ? Font-ils toujours de nos villes des espaces ouverts et favorables à des pratiques démocratiques ?

Depuis les années 80-90, on assiste à une privatisation de la ville par l’essor d’une forme de branding [3] du paysage urbain. Via des pratiques de marketing agressives et la complicité des autorités locales, le secteur privé monopolise le langage urbain. Mais la privatisation des villes ne s’arrête pas là : aujourd’hui, c’est une confiscation totale de l’espace urbain qui se profile.

«Des morceaux de ville de plus en plus étendus deviennent la propriété de sociétés privées, qui les contrôlent, les gèrent avec des polices privées et une vidéo-surveillance 24 heures sur 24 et qui condamnent désormais de nombreuses attitudes. Elles interdisent des activités à priori inoffensives comme le skate-board ou le roller, mais aussi de manger ou de boire dans certains lieux, de filmer, de photographier, mais pire encore, proscrivent toute protestation politique.»[4]

Ainsi commence le reportage Mainmises sur les villes diffusé sur la chaîne ARTE en septembre 2015. On y apprend notamment qu’à Londres, à l’automne 2011, le mouvement des indignés Occupy London Stock Exchange n'a pas pu s'installer sur la place de la Bourse de Londres pour protester, désormais privatisée par les géants de la finance alors en droit d’interdire toute manifestation. Les militants ont ainsi été refoulés et contraints de s’installer sur la place de la Cathédrale St-Paul, devenu le seul espace public réel de toute la City. Anna Minton, auteure et journaliste britannique, s’alarme et explique qu’aujourd’hui, la ville de Londres est une série d’enclave d’espaces privatisés et contrôlés par le privé :
« Les rues de Londres n’ont pas toujours été publiques. Au début du 19e siècle, elles étaient entourées de protections de haute sécurité et le grand public n’était pas autorisé à y pénétrer. C’est seulement lorsque la démocratie locale a eu plus de pouvoir qu’il y a eu d’énormes protestations publiques contre le cloisonnement de ces espaces. Et ce que l’on observe en ce moment à Londres et dans d’autres villes de Grande-Bretagne, c’est que cette difficile victoire démocratique est en train de régresser. Les gens ne savaient rien de cette privatisation en cours, bien sûr, qui allait leur dire ? Nous avons donc glissés insidieusement vers cette privatisation de l’espace public, tel des somnambules.» [5]

Aujourd'hui en Europe, ce phénomène de confiscation des espaces publics se traduit notamment par l’arrivée des BID [6] ou par le rachat de quartiers par des géants du commerce [7]. La ville cède aux privés des places, des rues voire des quartiers entiers. Dans le contexte économique actuel, cette formule est très avantageuse pour les municipalités, qui cherchent à tous prix à faire des économies : elles vendent un terrain dont elles n’auront plus à s’occuper, et dont l’entretien est assuré. En effet les sociétés privées qui les rachètent y implantent des commerces ou y louent des logements, faisant de l’entretien de ces espaces leur premier intérêt afin d’encourager le commerce et la hausse des loyers, engendrant plus de profit. Des morceaux de ville sont ainsi rachetés, aménagés, entretenus par des opérateurs privés qui y imposent leurs règles, leur police privée, leurs interdits.
Par ces règles ils choisissent les populations qui parcourent ces espaces : l’habitant devient unique consommateur. Les sans-logis sont dans l’incapacité de trouver refuge dans ces espaces, autrefois publics, qui les bannissent aujourd’hui. La rue ne nous appartient plus.

Une question se pose alors : A qui appartient la ville ?

 

1 - L’espace public, Thierry Paquot La découverte, 2015, p.3.
2 - L’espace public, p.7.
3 - Le terme de branding désigne généralement une logique d’action marketing ou publicitaire qui cherche à inscrire une marque dans l’esprit du consommateur. Dans l’espace public, le branding se traduit par l’envahissement des espaces «vides.» (Façades, abri-bus..)
4 & 5 - Mainmises sur les villes, introduction, Arte, sept.2015
6 - Les BID, Business Improvment District permettent aux commerçants d’un quartier de décider ensemble des aménagements à faire dans cet espace (entretien des rues, marketing urbain, police privée) en contrepartie d’une taxe.
7 - À Hambourg, l’enseigne Ikéa s’est installée pour la première fois en centre ville, en échange du rachat et de l’entretien de la place et rues alentours.

 

> Pour voir le reportage Mainmise sur les villes.

Marie D.