Ici, on dit Caucri.
Grande ville industrielle et portuaire du Nord Ouest de la France, la ville du Havre se divise en deux grands espaces distingués naturellement par sa falaise : La ville basse, comprenant le port, le centre ville et ses quartiers périphériques, et la ville haute, construite sur le dessus de la falaise et dont les quartiers sont principalement résidentiels.
C'est à l'un d'eux que l'on s’intéresse ici :
Situé à l'Est de la ville haute, le quartier de Caucriauville fut créé en 1960 en tant que première ZUP de France (Zone à Urbaniser en Priorité). Dès 1959, la construction de 6 000 logements est lancée, principalement à destination des ouvriers qualifiés travaillant sur la zone industrielle, alors en plein essor. Composé de grands ensembles, de commerces, d'espaces verts et de pavillons, le quartier est aujourd'hui classé zone urbaine sensible (ZUS) et compte plus de 17 000 habitants, soit presque un dixième de la totalité de la population havraise.
En 2014, la scène nationale du Havre Le Volcan invite l'artiste Jean-Michel Bruyère à venir travailler au Havre, sur un temps long de deux ans. Cofondateur du collectif LFKS et " [concevant] la création contemporaine en tant qu’acte social et les actes sociaux en tant que créations contemporaines"[1], l'artiste ne détermine pas son projet à l'avance et choisit d'aller à la rencontre de la ville.
Il note rapidement :
"Le Havre avec sa ville Haute, surtout moderniste et pauvre, et sa ville Basse devenue patrimoine mondial si précieux qu’il faut même payer un droit d’auteur d’architecture si on veut y filmer des habitants qui y marchent, pour se rendre au pôle emploi.." [2]
Ce paradoxe l'amène à se demander "dans quelle forme de séparation la représentation nous maintient-elle ? Et comment pourrait-on, à partir de là, laisser les vieilles catégories, pour être plus et être mieux ensemble..." [3]
Cette réflexion, appliquée à la ville du Havre, place rapidement en son cœur le quartier de Caucriauville et son rapport à une image très dépréciative.
Au cours d'une errance urbaine en son sein, l'artiste y découvre la "Tour Réservoir". Cette dernière, haute de 55 mètres et conçue dans les années 60 par l’architecte Henri Loisel, est un immeuble de 129 logements qui a la particularité d’accueillir sur son toit un immense réservoir d'eau. À l'époque de sa construction, en pleine période des Trente Glorieuses, de profondes mutations urbaines s'opèrent. La forte industrialisation et l'économie florissante transforment les repères sociaux et démographiques, repensant l'architecture.
Ainsi l'immeuble fut bâti à l'image de l'architecture moderniste "utopique" et comprenait des équipements collectifs très modernes comme un système interne de téléphonie reliant les appartements, une laverie, un local destiné au prêt de matériels de loisirs et de camping, des espaces collectifs soigneusement décorés, etc..
Mais dans les années 90, ces espaces non-entretenus et devenus vétustes ne se verront pas offrir de seconde fraîcheur. Ainsi s'opérera un cloisonnage progressif des espaces collectifs peu à peu abandonnés qui entraînera un changement d'image et d'usages, les transformant notamment en lieux propices à du trafic illégal.
La tour emblématique du quartier fera à nouveau rayonner son image sur l'ensemble du quartier, lui imposant cette fois une image très négative aux yeux de la population havraise.
C'est fort de cette histoire, et parce qu’elle raisonne dans tellement d'autres territoires, que Jean-Michel Bruyère décide de faire de ce bâtiment le personnage principal de son projet dont le format de web-série sera très vite établi.
Le projet, c'est simple, s’appellera Tour-réservoir.
En s'installant au 15e étage de la tour, l'équipe a pu s'immerger dans le territoire et peu à peu rencontrer et impliquer les habitants à la démarche. " Le projet n'était pas conçu à l'avance, avec un casting qui serait venu le satisfaire, c'est le fait d'habiter le quartier qui a fait le projet." [4] S'en suit alors un travail de récolte de témoignages de vies, d'extraits vidéos, d’anecdotes, de sons..
L'envie était de rendre compte, s'éloignant au possible des formats documentaires " banlieues à risques " des chaînes de télévision.
Si le parti pris de la web-série générative[5] s'explique par une volonté de réduire le nombre d'interventions entre la production des images et leur diffusion et par une question de coût facilitant l'appropriation du projet par les habitants, c'est surtout une volonté de repousser au maximum la subjectivité inhérente à une écriture documentaire que l'on y retrouve en rompant totalement avec le travail de montage. Ainsi, à l'aide d'algorithme, le site du projet forme à chaque connexion un épisode aléatoire mêlant images, voix, expériences, musiques, et apportant chaque fois un angle de vue différent au sujet : le quartier et ses habitantes.
Car en effet, si la série a pour objectif de rendre compte de Caucriauville, elle a aussi pris le parti de s'emparer du sujet de la place de la femme dans les quartiers en donnant la possibilité de voir et entendre les femmes de Caucriauville. La quasi-absence des hommes dans la série inverse la réalité du ratio homme/femme présents dans l'espace public en zones péri-urbaines aujourd'hui.
Ainsi c'est une série qui nous parle de questions de société, de la place de la femme, de la vie, de ses galères, de ses choix et de ses non-choix, du chômage, du logement, de la communauté, du travail, de l'immigration, de la famille, des cultures, des enfants..
Ainsi c'est une série qui nous rappelle que des milliers de vies se croisent et ne se ressemblent pas dans les alvéoles de ces tours.
Ainsi c'est une série qui raconte des histoires et rejette une image.
Ps : Ici, on dit "Caucri". [6]
1 - Présentation du collectif LFKS.
2 & 3- "A propos" , Tour-reservoir.fr
4 - Jean-Michel Bruyère lors de l'Université Populaire du 13 mars 2017 au Volcan.
5 - Le visiteur du site internet a le choix : il peut laisser se créer un épisode au hasard ou choisir son thème, sa voix, son type d'images etc.. créant le sien, unique. A chaque connexion l'épisode sera différent, personne ne verra la même chose au même moment. Cette absence de montage préalablement défini marque ainsi une volonté de ne pas imposer d'angle de lecture.
6 - Le titre de l'article, Ici, on dit Caucri, est une référence au titre du film de Matthieu Simon (55 min), sorti en 2014.
> Pour voir la série : Tour-réservoir.
Marie D.